L’expérience de la gravité est notre première relation physique à l’espace environnant. Elle nous relie au monde, nous rappelle à notre propre condition et nous fait appartenir au tout terrestre. Une expérience sans laquelle le concept d’espace ne saurait exister. Elle façonne également notre perception de la matière, du temps, du corps, et de l’oeuvre d’art. Nous percevons le monde avec notre corps dans sa spatialité plus que dans la limite du champ visuel. Le corps est noué à un certain monde et il n’est pas d’abord dans l’espace mais à l’espace. Il est intrinsèquement lié à son environnement. Il dialogue avec la gravité. 

Force inaltérable et principe de physique, la pesanteur nous offre l’expérience sensible du poids des objets, des matières et de notre propre corps. Sur Terre, on ne peut s’y soustraire physiquement ni la modifier et pourtant nous aspirons aujourd’hui à vaincre la pesanteur, particulièrement à travers la création. Ce phénomène intangible, cette force qui nous tire vers le bas, peut entraîner l’esprit vers des espaces inconnus, en apesanteur, là où les règles et les repères sont abolis. Des espaces propices à l’acte de création.

Je pratique essentiellement la sculpture, l’installation et le dessin.

C’est en interagissant avec différentes matières lors de mes études à l’Ecole d’Art de Caen, que mon travail de sculpture a basculé dans les possibilités de l’apesanteur. En détournant la matière, je détourne les forces évocatrices qui l’accompagnent. L’objet devient alors image pure et tend vers l’abstraction.

Les objets de mes recherches artistiques s’attachent à figer leur matière dans l’espace d’exposition afin de se rendre presque inaccessibles au temps, qu’on ne puisse les identifier, qu’on ne puisse leur conférer une identité temporelle ou matérielle. Ils acquièrent ainsi une «(a)pesanteur ».

Je cherche à donner corps à la physique qui construit notre monde. Je recherche, à travers le prisme de la gravité, un langage plastique, l’émotion, une poétique imaginaire de la physique capable de s’extraire des considérations scientifiques.

Le matériau possède sa propre unité existentielle, sa propre temporalité, au delà de son «champ de présence» pour la perception humaine, non seulement dans sa manière «d’être au monde» mais également dans ses mutations internes.

À la gravité du monde réel, à la pesanteur du quotidien, au poids de l’Histoire de l’Humanité, s’oppose la possibilité de l’imaginaire et c’est dans cet interstice, entre pesanteur et apesanteur, qu’habitent les objets que je crée.

J’expérimente ainsi la dialectique de l’ «(a)pesanteur», où s’entremêlent les problématiques du bas et du haut, du lourd et du léger, de la verticale et de l’horizontale, de la chute et de l’élévation, à la recherche d’un point de suspension, aussi utopique soit-il, susceptible de me projeter vers un ailleurs.

© 2016 Mathilde Jouen

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